Un monde de requins

Elle s’appelle Ondine. C’est un joli prénom, original, choisi avec soin par ses parents qui avaient déjà trois garçons. Lorsqu’elle est née, sa mère ne travaillait plus. Elle avait quitté son mi-temps de caissière chez Leclerc, des horaires impossibles, des douleurs au poignet pour une paie indigne. Elle n’avait pas cherché un autre emploi, préférant s’occuper de ses enfants, quitte à vivre encore plus chichement. Le père, sidérurgiste chez Arcelor, vivait dans la crainte des plans de licenciements mais il était de ceux qui continuaient à distribuer des tracts, à manifester, convaincu comme son camarade Brecht, qu’il n’y a que les combats qu’on ne mène pas qui sont perdus d’avance.

Soutenue, entourée par ses parents, Ondine avait suivi un parcours scolaire exemplaire. Elle était la première de la famille à avoir réussi un bac général avec la mention très bien. Son père n’en était pas revenu. Sa mère caressait les rêves les plus fous pour sa fille, sa revanche sur la vie. Finalement, Ondine avait choisi les études de droit, dans une grande école qui lui garantissait un diplôme en or, un choix de postes pléthorique, un salaire conséquent.

Après cinq ans d’études, à apprendre brillamment les codes de la finance dans un monde qui n’était pourtant pas le sien, elle s’était retrouvée sur le marché de l’emploi. Les plus grandes banques d’investissement lui tendaient les bras. Le Luxembourg se trouvait à vingt kilomètres de chez elle, à peine. Elle n’y voyait que des avantages.

Devenue analyste en fusion-acquisition chez KBL, Ondine était entrée dans l’univers du consulting. Elle parlait à présent la novlangue, la langue du pouvoir et de l’argent. Le travail n’ était pas facile. Coincée dans la jupe étroite de son tailleur bleu marine, elle passait douze heures par jour à prendre des contacts, décrocher des rendez-vous, proposer des services, suivre les deal sous le regard constant et malveillant de son manager.

Sa vie sociale était un désert. Elle ne parlait qu’avec Simon, embauché en même temps qu’elle, très heureux de pouvoir rapidement « se faire de la thune ». Il avait très vite intégré les codes et adopté les comportements des winners. Avoir toujours l’air en super forme, raconter ses week-end, ses restos -tout ce qui était en fait impossible de faire avec le boulot à rattraper – et surtout partir, avec les collab’, dans des fous rires interminables dès que le boss balançait une de ses grosses blagues, bien nullos. Grâce à son comportement corporate exemplaire, Simon se voyait devenir team leader dans pas longtemps. Leurs conversations se terminaient – peu ou prou -, sur le même constat, pour un salaire de débutant à six mille boules, on pouvait s’arranger des quelques petits inconvénients.

Plus les mois passent et moins Ondine parvient à s’adapter. Ecrasée par la charge des responsabilités et la difficulté des tâches, pressurisée par l’obligation de résultats, elle vit dans un état de stress permanent. Et dans ce monde où l’émotion n’a pas cours, où le moindre aveu serait interprété comme un signe de faiblesse ou pire d’incompétence, Ondine ne peut se tourner vers personne.

Sa famille lui manque aussi terriblement. Elle n’a plus jamais le temps de rentrer chez elle, même pas d’y faire un saut. Toujours des bilans ASAP – as soon as possible-, des deadline à ne pas franchir sous peine d’humiliation publique de la part de son manager. Et puis, qu’aurait -elle à raconter à ses parents, c’était quoi finalement son travail ? Maîtriser l’aléatoire, minimiser les pertes et essayer de dégager un maximum de bénéfices, sauf qu’elle s’en foutait de leurs bénéfices. Même si elle savait bien que ses parents n’appartenaient pas à ce monde-là, Ondine ne voulait pas tout gâcher, la fierté de son père, la revanche de sa mère. Elle aurait seulement voulu pouvoir leur dire qu’elle souffrait, qu’elle avait tout le temps envie de pleurer, qu’elle se sentait seule mais en gagnant trois fois plus que son père qui avait presque trente ans de boîte, elle n’avait pas le droit de se plaindre.

Mardi matin, huit heures 02, vêtue de son impeccable tailleur bleu marine, Ondine part au travail. Rentrée, comme d’habitude à vingt-trois heures hier soir, elle n’a presque pas dormi et elle s’est réveillée en retard. Elle ne peut pas se mettre à courir, sa marche est entravée par sa jupe excessivement moulante, ses talons de douze centimètres et son chignon qu’un rien pourrait faire s’écrouler. Elle va encore avoir deux minutes de retard à la workshop hebdomadaire, aucune chance de passer au travers des remarques sexistes de son boss.

Machinalement, comme tous les matins, Ondine fouille dans sa poche et tend une pièce de 1€ au SDF qui passe ses journées sur les marches de l’entrée de la banque.

– « Merci jeune fille ! Et ben, elle  a pas l’air d’aller très fort ce matin la p’tite sirène !  Eh oh, qu’est ce qui va pas, faut pas tomber ! »

Ondine est étendue sur son lit. Elle vient de passer une semaine dans un service psychiatrique pour des attaques de panique. Elle a appris qu’elle avait failli passer sous un tram et qu’elle avait été sauvée par le SDF. A présent, elle prend des substances qui la soulagent, qui ont mis ses angoisses à distance et mis fin à ses intolérables douleurs psychiques. La psychiatre lui a dit qu’elle pourrait sortir d’ici peu.

Elle a maintenant la force de réfléchir. Elle ne remettra plus jamais les pieds chez KBL, elle va se débarasser de son tailleur, refaire des ballades à vélo dans sa vallée qu’elle trouve merveilleuse. Elle a beaucoup d’argent de côté – tu penses, elle avait zéro minutes de loisirs- elle pourra prendre le temps de trouver un nouveau travail, quelque chose en accord avec ses valeurs, 

Ce monde n’était pas pour elle mais pour quelle sorte d’humains est-il fait ? Entre le monde d’en haut et celui d’en bas,  y- a- t’il une place pour une autre humanité ?

– Allo, papa, tu viens quand me chercher ? Tu n’oublies pas de me rapporter mon jogging rose, tu sais, celui de la petite sirène …

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