Le prix de la liberté

Je venais de mettre fin, assez salement, à dix mois de vie commune avec Tim. Très vite, cette relation avec un beau spécimen néerlandais s’était révélée incongrue dans ma vie parisienne. Je me sentais étrangement seule alors que la rupture avait été un soulagement.

En réalité, j’étais surtout fatiguée. Depuis une semaine, j’étais réveillée en pleine nuit par un mauvais rêve. Mon ancien amoureux vivait dans la rue, ivre et écroulé sur le trottoir. Au moment où il me tendait une canette de bière, il relevait vers moi son visage bouffi et tuméfié. Je me réveillai en sursaut, impossible de retrouver le sommeil. 

Les jours passaient et le rêve persistait. Dans la foule, je m’étais mise à voir des grands blonds frisés qui lui ressemblaient. Au lieu d’éviter le regard des SDF, comme je le faisais habituellement, je plongeais mes yeux dans les leurs pour m’assurer que ce n’était pas Tim.

Un matin, je croisai le sans abri qui fait la manche, à côté de ma boulangerie. Au moment de lui tendre mon obole habituelle, il me regarda, c’était Tim avec son visage ravagé par l’alcool.  Je partis en courant. J’essayai d’être rationnelle. Pourquoi serait-il encore en France ? Il n’avait jamais pu trouver de travail et n’avait plus de logement.

Pour en avoir le cœur net et surtout pour me débarrasser de mes obsessions, je décidai de me rendre à Harlem, là où il habitait avant. C’est une petite ville des Pays Bas. J’ errais pendant quelques heures entre la maison de ses parents et son ancien appartement. Je regardais à travers les vitres – les Hollandais ne mettent pas de rideaux-, une nouvelle famille s’y était installée. Ce voyage était totalement insensé . Si je le rencontrais, que pourrais-je bien lui dire, à part lui donner de faux espoirs ?

Dans le train du retour, je me sentais incohérente, toujours aussi angoissée. Sur le quai de la gare d’Amsterdam, j’avais cru voir un garçon qui lui ressemblait, monter dans le wagon d’à côté.

Sa pensée me hantait. Je  voyais Tim à présent partout et tout le temps. Mes angoisses s’accentuaient et se transformaient en crises de panique. Ma respiration s’affolait, j’étais inondée de sueur pendant de longues minutes, je sentais un gouffre s’ouvrir sous mes pas. 

Dans l’espoir qu’elle me dise que j’allais me sortir de ce cauchemar, je décidai de passer chez Carole, une vieille copine, cartomancienne à ses heures perdues. Elle me trouva mauvaise mine et s’étonna que je veuille qu’elle me tire les cartes.

— Qu’est ce qui t’arrive ? Tu crois aux tarots maintenant ? 

Je n’avais rien à répondre, j’étais la première à être effarée de ma démarche. 

– Première carte, la Lune , … tu es dans un drôle d’état. Toujours ta rupture ?

– Oui, je deviens dingue !

D’abord désemparée par ma réponse, Carole sembla accablée en retournant la deuxième carte.

– Le Diable …c’est pas franchement rassurant, mais attends ça peut ….

Je ne la laissai pas finir sa phrase et je courus me terrer chez moi.

Il n’est que dix-huit heures quand je sors du labo. On est en novembre, il fait déjà nuit noire. Je prends la rue Cuvier qui longe le jardin sombre et désert. Avant de descendre dans le métro, un homme est assis sur le banc. Quand j’arrive à son niveau , il relève la tête, éclairée par le réverbère. C’est lui. Je dévale les escaliers en courant. Mes battements de cœur m’empêchent d’entendre si je suis suivie. 

Quand j’arrive sur le quai, il est déjà là. J’entends le fracas du métro qui surgit du tunnel. Comme une folle, je remonte les marches quatre à quatre,  en priant qu’un bus vienne aussitôt. Je suis la dernière à monter, il me semble que la porte ne se ferme pas tout de suite derrière moi, comme pour laisser passer un passager supplémentaire. Je suis en plein délire !

Pendant tout le voyage, malgré mon extrême fatigue,  je reste debout, agrippée à la barre telle une naufragée, les yeux à terre, les oreilles battantes.

Je sors du bus toujours dans un état second. Harassée, je me perds  dans les rues  mal éclairées de mon quartier. Enfin, je franchis le porche de mon immeuble. J’habite au cinquième étage, sans ascenseur. Au bord de l’évanouissement, je gravis les étages, des larmes d’épuisement coulent sur mes joues.

Enfin, j’ouvre ma porte, hors d’atteinte.

Il est là, comme avant, assis sur le canapé, une bière à la main.

Ce n’est pas possible ! Je l’ai poussé tout à l’heure sous le métro; les secours arrivaient quand j’attendais le bus. Comment a-t-il p…

–  Ne pleure pas, mijn liefde*, je suis revenu. Je t’ai vue à Harlem quand tu m’as cherché toute la journée, je sais maintenant pourquoi tu m’as laissé les clefs.

*mon amour , en néerlandais

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