Attention, chutes de pierres

A chaque fois qu’ elle le voit partir à vélo, elle ne peut pas s’empêcher de ressentir une légère inquiétude même si le quartier est très calme. Tout le monde se connaît, il n’y a que des maisons individuelles et très peu de voitures circulent dans la rue. Tous les gamins passent leurs journées sur leur vélo. Mais, Catherine, c’est une vraie maman poule. Il faut dire qu’elle l’a eu sur le tard, son Cédric. Avec Jean-Paul, ils avaient même abandonné l’idée d’avoir un enfant, c’était dur et puis il est arrivé, un beau p’tit gars. Elle avait déjà trente-cinq ans, elle n’en n’a pas eu d’autre. Elle a tout de suite arrêté de travailler, pour ce qu’elle gagnait à se tuer comme aide-soignante et puis Jean-Paul était monté en grade, ça tombait bien.

Depuis, c’est le bonheur, Cédric c’est son rayon de soleil. Un bon gamin, toujours de bonne humeur, sauf pour aller à l’école. Un peu chenapan aussi, il faut quand même le surveiller, il a tendance à faire des bêtises, surtout depuis qu’il est devenu copain avec Quentin, le petit voisin d’en face. Ah, ils se sont bien trouvés ces deux-là ! Toujours en train de faire les quatre cents coups quand ils sont ensemble. C’est pour ça qu’elle leur dit tout le temps, et ça énerve beaucoup Cédric, de ne pas escalader les wagons en réparation, de ne pas s’approcher de la rivière, de ne pas trop s’éloigner de la maison. Mais bon, elle sait bien qu’ils n’écoutent pas toujours. L’autre fois, le grand-père de Quentin les a ramenés, il était très en colère, il avait surpris les gosses qui s’amusaient à lancer des pierres sur les voitures sous le pont. Pourvu qu’ils ne recommencent pas. 

En partant, Cédric lui a dit qu’ils allaient chasser les lézards, dans leur endroit secret. Avec cet été indien, il fait encore suffisamment chaud pour en trouver puis juste avant de claquer la porte, il lui a crié « Salut Bichette (ça c’est parce qu’elle l’appelle Bichon), prépare-moi un super dîner pour ce soir, un gratin de pâtes ! »

Elle le connaît son endroit secret à Cédric. C’est tout près du grand talus, avant d’arriver au dépôt de la SNCF. Qu’il lui prenne pas l’idée d’aller faire des cascades dessus avec son vélo, ça peut mal finir.

Sa mère vient de l’appeler, un peu en colère. sans nouvelles de Cédric depuis deux heures alors qu’ il lui avait promis qu’il devait venir la voir dans l’après-midi. Elle a complètement oublié de la prévenir que le gamin avait raté le bus. Elle s’en veut de ne pas avoir insisté pour qu’il y aille. Sa mère est si seule depuis la mort de son père. 

Déjà 18 heures, il faut qu’elle se mette à son gratin. Elle ajoute toujours des tomates et des poivrons. La grande fenêtre de sa cuisine lui permet de voir tout ce qui se passe dehors. Elle voit surtout des cyclistes, ils sont nombreux dans le coin, il y a de belles ballades à faire. En lavant les légumes, elle voit passer un drôle de type, un cycliste tout ratatiné sur son vélo. Il s’arrête juste devant chez elle. Il est d’une maigreur et d’une taille impréssionnantes. En apercevant son visage, elle se dit qu’il y en a qui ne sont vraiment pas gâtés par la nature. Il repart sur son vélo rose en direction de l’eau.  Elle aurait préféré qu’il aille vers la ville. 

Elle regarde l’horloge, déjà 18h30, Jean-Paul ne va pas tarder et Cédric a déjà un bon quart d’heure de retard. Il faut qu’il prenne l’habitude de porter la montre qu’il a reçu pour Noël car il attend que le jour commence à baisser pour rentrer. Plus les jours rallongent et plus il rentre tard.  Elle voudrait être en décembre, pelotonnée contre lui, à regarder des dessins animés.

18h45, la pensée qu’un accident de vélo peut toujours arriver la jette sur la rue à guetter le retour de Cédric.  En fait, ce sont les parents de Quentin qu’elle voit rentrer de promenade et qui lui disent avoir croisé les enfants tout à l’heure qui se dirigeaient avec leur vélo vers le pont. En riant, Sylvie leur a lancé « C’est pas pour lancer des pierres , j’espère? », paraît que Cédric a piqué un fard.

Un quart d’heure plus tard, elle est en train de mélanger les pâtes avec les légumes quand Jean-Paul entre dans la maison, suivi par le père de Quentin qui est énervé parce que son fils n’est pas encore rentré. Ils partent aussitôt en voiture vers le dépôt SNCF.

De son côté, elle voudrait aller voir si les enfants se trouvent au bord de l’eau mais au moment de se lever, sans savoir pourquoi, elle est prise d’un malaise, ses jambes la lâchent et elle tombe sur le canapé, incapable de bouger.

Après, elle a attendu. Elle était tétanisée par la peur, ne se sentait déjà plus elle-même.

Plus tard, dans la soirée, elle a entendu les pompiers, elle s’est affolée, elle a pensé « C’est le train, Cédric s’est fait écraser », mais il ne s’est rien passé et la sirène s’est éloignée.

Combien de temps a duré cette attente ? Peut-être une heure, deux heures. Encore après, elle a entendu Sylvie qui criait « On a retrouvé les vélos, on a retrouvé les vélos ! » et puis tout à coup, la sonnette a retenti.

Elle a ouvert la porte.

Ils étaient deux, un policier et le docteur Driot, son médecin traitant.  Sans Cédric. Elle a essayé de parler mais aucun son n’est sorti de sa gorge.

Le policier a dit « On a retrouvé votre fils, il est mort »

Sourde, aveugle, elle a senti la pointe de la seringue piquer son bras, le produit qui brûlait, puis rien.

Le lendemain matin, à l’instant où sa conscience réalisait l’inconcevable, elle a entendu le bruit du journal qui tombait de la boîte aux lettres, sur le sol de la cuisine. Par automatisme, elle est descendue et elle s’est baissée pour le ramasser et c’est comme ça qu’elle a appris comment son fils était mort.

Assassiné, le crâne fracassé par des pierres.

 

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